Carte.
 

Mystères, curiosités et lieux secrets.

Une pierre tombale énigmatique.

 

 

Terre insolite par excellence, les Bardenas nous réservent quantité de curiosités et de mystères qu’il vous ait parfois donné de découvrir dans ce site. Les bardeneros eux-mêmes, pourtant fins connaisseurs du territoire, se laissent de temps en temps surprendre par la découverte d’étrangetés insoupçonnées.
Ce dont nous allons parler aujourd’hui ne fait pas exception, bien au contraire.

 

 

Nous sommes en janvier.
Le ciel est légèrement couvert, non pluvieux, et la température est plutôt agréable pour la saison.

Ce soir-là, je décide de me rendre dans un endroit dont mon ami José Maria Samanes m’avait parlé quelques jours auparavant. Je roule dans un premier temps sur l’une des principales pistes de la Blanca, puis je bifurque pour emprunter une étroite et mauvaise piste. Les trous, les bosses et les ornières ralentissent fortement ma progression, mon 4x4 saute comme un cabri mais j’arrive malgré tout à destination avant la tombée de la nuit.
Là, je m’arrête et coupe le moteur.
Je poursuis à pied sur un peu moins d’une centaine de mètres jusqu’à atteindre mon objectif : Une pierre tombale.

Fred Moncoqut

Que fait donc une pierre tombale ici ? Perdue en plein désert ?
Je l’observe longuement, attentivement, puis je tourne autour et la touche comme pour m’assurer qu’il ne s’agit pas d’une hallucination.

Cette pierre est plate, posée à la verticale, rectangulaire et arrondie à son extrémité. Elle mesure environ 110 cm de hauteur sur 50 cm de large. Elle semble faite de grès et est extrêmement érodée sur ses deux tiers inférieurs.
Cette forte érosion me surprend, mais étant habitué aux Bardenas j’en comprend aussitôt la cause : Cela est dû au vent qui soulève continuellement du sol des grains de sables et divers débris pour les projeter rapidement, à l’horizontale, jusqu’à ce qu’ils viennent fouetter un obstacle ; l’obstacle étant dans le cas présent cette pierre tombale. Je constate ainsi que le poids de ces sables et débris ne permet pas au vent de les soulever à plus de 75 cm du sol.

Recto.
Verso.
La pierre.

 

 

Un texte a été gravé sur l’une des faces, mais celui-ci est presque totalement illisible. Tout au plus pouvons-nous lire IN et RI de chaque côté d’une croix chrétienne, puis A, O, D,… et rien d’autre. L’érosion a fait son œuvre.

Maintenant plusieurs questions se posent.
Que fait cette pierre tombale en ce lieu ?
Quelqu’un est-il vraiment mort ici ?
En quelles circonstances ?
Et de quand cela date-il ?

Des questions qui semblent vouées à rester sans réponses, et pourtant grâce aux nombreuses connaissances de José Maria Samanes nous avons fini par reconstituer toute l’histoire.

 

Ici est mort un dénommé Amadeo Navarro.

Nous sommes en mai 1936. Amadeo vit dans le village de Sadaba (Aragon), il est marié avec une femme originaire de Carcastillo (Navarre) et il a un jeune fils âgé de six mois.

Un jour de mai, donc, Amadeo décide de partir à la chasse avec deux amis nommés Medel et Bruno. Ils sont à cheval et se dirigent vers une maisonnette située dans la Bardena de Sadaba, au lieu-dit Tres mugas, tout proche des Bardenas Reales de Navarre.
Arrivé à destination, il est décidé que Bruno resterait pour cuisiner tandis qu’Amadeo et Medel partiraient chasser à pied.
Les chevaux sont donc laissés près de la maisonnette en terre aragonaise.

Amadeo et Medel progressent sur quelques kilomètres puis se retrouvent dans les Bardenas Reales.
L’histoire ne dit pas si cette intrusion en terre navarraise fut intentionnel ou non, mais ce qui est certain c’est qu’à cette époque la chasse était strictement réglementée sur ce territoire (tout comme aujourd’hui d’ailleurs).

Nos deux compères poursuivent donc leur marche durant un certain temps, n'ayant jusque-là tué qu'une perdrix, puis se font intercepter par trois gardes (un garde des Bardenas accompagné de deux gardes assermentés de l’association des chasseurs).

Les deux gardes assermentés accusent alors les chasseurs de braconnage et leurs demandent de déposer leurs armes.
À ce moment Amadeo fait un geste regrettable, celui de charger son fusil et de mettre en joue le garde nommé Miguel Carretero. Ce dernier riposte aussitôt, ce qui vaut à Amadeo de recevoir une balle en pleine tête, le tuant ainsi sur le coup.
Toutefois un doute subsiste pour cette version des faits. Un autre témoignage (probablement celui de Medel) affirme qu’Amadeo se serait enfui en courant et qu’il aurait été tué d’une balle dans la tête, par derrière.
Laquelle de ces deux versions est la vraie ? Nous ne le saurons jamais, mais comme vous le constaterez à la fin de cette histoire c'est la justice qui tranchera.

Amadeo Navarro.

Après cet évènement dramatique les gardes emmenèrent le jour même le corps d'Amadeo jusqu’à Carcastillo pour qu’il y soit enterré dans le cimetière.

Ayant eu vent de cette funeste histoire la population de Carcastillo se rassembla et commença à se révolter en proclamant ouvertement vouloir lyncher les trois gardes.

Le garde des Bardenas, Cirilo Lanas, qui n'avait pas pris part activement à cette affaire, se prit de panique et s'enfuit à travers champs en direction de son village (Murillo del Fruto). Il fut toutefois rattrapé et brutalement frappé par plusieurs hommes qui le laissèrent grièvement blessé.

Les deux autres gardes, ceux de l'association des chasseurs, furent arrêtés et enfermés dans la prison du village ; afin de les protéger de la foule en colère, mais aussi dans l’attente d’une enquête plus approfondie car l’un d’eux était connu pour violences (il avait notamment arraché l’œil d’une personne dans des circonstances non connue aujourd’hui).

La prison fut incendiée par les émeutiers et, en toute hâte, la Guardia Civil permit aux gardes à moitié asphyxiés de s’échapper par un trou creusé in extrémis dans un mur.

Révolte à Carcastillo.

Des renforts venus de Tafalla furent appelés en urgence afin d’intercepter un groupe d’hommes de Sadaba qui se dirigeait vers Carcastillo avec l’objectif évidant de participer à la révolte (n’oublions pas qu’Amadeo était de Sadaba).

C’est dire si la situation était grave.

Afin de ramener le calme dans le village les autorités décidèrent de transférer les deux prisonniers vers la prison de Tudela, à quelques 40 km de là. La camionnette de la Guardia Civil qui les y conduisit fut sévèrement lapidée, l'une des pierres allant jusqu'à briser le pare-brise et blesser le conducteur.
Arrivés à destination, les deux gardes furent incarcérés et mis à disposition du Tribunal d'instruction.

 

Ci-dessous : Repères géographiques
- Carte Michelin datant de 1930 -
Carte Michelin.

 

 

L’histoire se termine ainsi, et nous n’en saurons guère plus.
Tout ce qui vous a été raconté sur cette page nous vient de témoignages oraux d’anciens des villages de Sadaba et de Carcastillo, des témoignages qu’ils tiennent eux-mêmes de leurs pères.
Trois courts articles de presse découverts bien plus tard dans les archives des journaux "La Vanguardia" et "Diario de Navarra"confirment les faits et apportent même quelques précieux renseignements.

 

Amadeo Navarro a donc laissé une veuve et un fils de six mois. Personne ne sait vraiment quel âge il avait, certaines sources disent 36 ans, d’autres prétendent qu’il avait 28 ans.

Pour leur défense les gardes ont tout d'abord déclaré avoir trouvé le corps sans vie d’Amadeo Navarro dans un champ, tué par balle, puis devant le tribunal ils plaidèrent la légitime défense.
Il semble que les deux gardes inculpés aient été jugés pour homicide puis acquittés, car aucun d’eux n’a été pendu. Le troisième garde n'a à priori pas été jugé.

La pierre tombale que l’on peut voir aujourd’hui marque le lieu de la mort d’Amadeo, bien qu'il n'y soit pas enterré. Nul ne sait où repose son corps.

Tout ceci s’est passé en mai 1936, moins de deux mois avant la guerre civile.

La pierre tombale.

10 avril 2020 / Texte et photos : Frédéric Moncoqut.

 

 

Trois courts articles des journaux "La Vanguardia" et "Diario de Navarra" confirment la mort d’Amadeo Navarro.
Il s’agit des seules références écrites qui soient parvenues jusqu’à nous.

La Vanguardia, édition du dimanche 31 mai 1936.
Cet article ne nous en apprend pas beaucoup mais il a le mérite de confirmer la véracité de ce fait divers. En voici la traduction :
" Un garde des Bardenas Reales, originaire de Carcastillo, accompagné de deux gardes assermentés de l’Association des Chasseurs, aurait trouvé dans un champ un braconnier nommé Amadeo Navarro, de Sadaba.
L’affaire n’est pas claire mais le braconnier a été tué par balle.
Les trois gardes ont été arrêtés et conduits dans la prison de Carcastillo. Les habitants du village se sont révoltés et ont déclaré vouloir lyncher les prisonniers.
"

Journal-1
Article-1

 

Diario de Navarra, édition du Dimanche 31 mai 1936.
Cet article est beaucoup plus complet, plus riche en informations.
En voici la traduction :
" Lors de notre entretien d’hier soir avec le Gouverneur, il nous a donné une référence à ce qui s’est passé hier à Carcastillo à l’occasion de la protestation générale et furieuse qui a promu le quartier, sans distinction de classe ni d’idéologie contre les deux gardiens de l’Association des Chasseurs et de Pêcheurs de Navarre, auteurs de la mort de l’habitant de Sadaba Amadeo Navarro, survenue l’après-midi précédente aux Bardena Reales.
L'événement lui-même était d'une grande importance, en raison de l’unanime protestation dans le village et de la nécessité pour l'autorité de procéder à un examen des personnes occupant des postes d’agents de la force publique afin qu’elles fassent preuve de la retenue et de la prudence que requièrent les circonstances, si les détails reçus démontrent une faute commise par les gardes de référence.
Le gouverneur nous a dit qu’hier matin, la population de cette ville, mutinée, a tenté d’assaillir la prison pour s’emparer des détenus, la porte a été forcée et incendiée, ce qu'a réussi à éviter la Garde Civile agissant avec tact et sagesse que le Gouverneur est heureux de saluer et d’applaudir.
Compte tenu de la mauvaise tournure de la situation, le Gouvernement Civil a été informé que le regroupement des forces de la Garde Civile commandée par le lieutenant-chef d’Olite était prévu dans cette ville, où l’ordre a été rétabli et obtenu. En contournant l’attention des habitants, les détenus ont été transférés à trois heures de l’après-midi dans un camion vers la prison de Tudela, où ils sont à la disposition du Tribunal d’Instruction. "


 

La Vanguardia, édition du mercredi 03 juin 1936.
Comme le précédent cet article est assez riche en informations.
En voici la traduction :
" En ce qui concerne les événements qui se sont déroulés il y a quelques jours à Carcastillo, il a été déclaré qu'ont été surpris par deux gardes de l’Association des chasseurs et par le garde de ce district (Bardenas Reales), les habitants de Sadaba Amadeo Navarro et Santiago Medel, qui enfreignaient la loi sur la chasse, avec des fusils et une perdrix. Lorsque le garde Miguel Carretero exigea que lui soit livré le fusil d’Amadeo Navarro, ce dernier visa le garde, un échange de coups de feu eut lieu, une cartouche du 5 contre une autre du 3, d’un calibre plus élevé. Le garde tira une balle qui a atteint Navarro à la tête, le tuant sur le coup.
Lors de la présentation des trois gardes à Carcastillo, l’un d’eux qui n’avait pas pris part à l’affaire, Cirilo Lanas, a vu se mutiner le village et s’est enfui à travers champs vers son village de Murillo del Fruto, il a été poursuivi et frappé par une foule de gens qui l’ont furieusement maltraité et l’ont gravement blessé.
Peu après, il y a eu l’assaut et l’incendie de l’entrepôt municipal (prison), où se trouvaient les deux autres gardes et qui ont été extrais par la Garde civile à moitié asphyxiés.
Lors de leur transfert dans l’après-midi vers la prison de Tudela, la camionnette de la Garde civile qui les conduisait a été lapidée. L’une des pierres a brisé le pare-brise du véhicule et a blessé le chauffeur, Domingo Moreno, garde de l’Institut. "

Journal-2

Article-2

 

 

Frédéric Moncoqut, dans le désert des Bardenas.

 

 

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